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En Boulonnais, l’aventure débute au XVIe siècle. Ainsi le compte de trésorerie pour l’église de Thérouanne mentionne en 1532 : "pour un sac de charbon vii sous". Dans ceux de la ville de Boulogne pour 1567-1568, il est dit : "une ferme et assise du houblon et du charbon de terre" (1). C’est la première mention connue dans les documents locaux. Il n’est alors possible d’extraire le charbon qu’aux endroits où il affleure, des puits de quelques mètres sont creusés. Les mineurs sont des paysans qui grattent leurs champs afin d’arracher le combustible, uniquement utilisé pour leurs propres besoins.

C’est vers 1660 qu’un cultivateur de Réty découvre le véritable bassin houiller du Boulonnais. Il s’étend d’est en ouest, d’Hardinghen à Leulinghen-Bernes, sa largeur maximale limitée au nord par la faille de Ferques ne dépasse pas mille huit cents mètres (2) . Par lettres patentes du 26 avril 1692, Louis XIV autorise le gouverneur de Boulogne, duc d’Aumont, à exploiter ce petit bassin (3). Si la production est négligeable, l’événement est de portée nationale. En effet pour la première fois en France, le charbon est extrait de manière industrielle (4).

L’arrivée en 1720 de la famille Désandrouin va donner le véritable essor à l’industrie houillère. François-Joseph Desandrouin a acquis une forte expérience dans le Hainaut français. Afin d’alimenter sa verrerie en combustible à bon marché, il comprend rapidement qu’il doit en contrôler la production. De nombreuses tentatives d’exploitation vont alors se succéder. Principalement sur les communes d’Hardinghen, Fiennes et Réty au cours de la période 1739-1837. Une centaine de petits puits regroupés sur près de quarante fosses sont creusés et rapidement abandonnés. La production évolue peu, de cinq mille tonnes au XVIIIe siècle, elle passe à huit mille tonnes en 1830 (5).

Une nouvelle période s’ouvre le 27 janvier 1837. La superficie des terrains exploitables est découpée en trois concessions : Hardinghen sur trois-mille-soixante-sept hectares, Ferques sur mille-sept-cent-quatre-vingts hectares et Fiennes sur quatre-cent-trente et un hectares. On exploite alors à l’ouest depuis la faille de Locquinghen, jusqu’à celle d’Elinghen. Des puits sont également ouverts à Ferques, Landrethun le Nord, Caffiers, Leulinghen-Bernes. Une ère de prospérité se dessine, du moins le croit-on. Les noms des nouvelles fosses portent cette espérance, "Renaissance", "Providence", "Espoir". Bien qu’irrégulière, la production annuelle dépasse les 90 000 tonnes en 1876, 1879 et 1880. Pourtant, malgré des moyens financiers accrus, toutes les sociétés qui se succèdent sur ce bassin connaissent le même sort, la faillite ! Les raisons à cela sont connues. Le charbon est de qualité médiocre, les galeries sont continuellement inondées, le percement des puits est très difficile (il est impossible d’approfondir à plus de vingt ou trente centimètres la traversée des marbres les plus durs). En 1864 la venue d’eau dans la fosse Providence est de deux-cent-quatre-vingt-treize mètres cubes à l’heure, c’est un désastre ( 6) .

Les efforts sont néanmoins poursuivis de 1870 à 1885. "La Compagnie des Charbonnages de Réty, Ferques et Hardinghen" extrait un million de tonnes de charbon. Pour un capital de deux millions de francs, son déficit s’élève à six millions de francs. Entrée en liquidation, quelques milliers de tonnes sont encore produits jusqu’en 1897, quelques centaines entre 1897 et 1903 (7).

Sur le territoire de notre commune la prospection débute en 1782. La société Desandrouin-Cazin ouvre deux puits à Beaulieu. D’une profondeur de vingt mètres, l’un sert à l’extraction, l’autre à l’aérage. C’est un échec : cet emplacement est en dehors des limites du bassin houiller (8).

En 1835, le sieur Frémicourt décide de reprendre la prospection sur le territoire de Ferques. Député-maire de la Villette, il obtient le 27 janvier 1837, par ordonnance royale, une concession de mille-trois-cent-soixante hectares. Avec plusieurs associés de la région parisienne, il crée la première "Société de Ferques". Le premier puits est ouvert "près et à droite du chemin de Marquise à Pihen" (9),.

Le puits Frémicourt numéro un est foncé jusqu’à quatre-vingt-quinze mètres et abandonné malgré la découverte de quelques veinules de houille. Un second puits est creusé à l’est du premier. Il est arrêté à la profondeur de trente-deux mètres quatre-vingts, quelques sondages atteignent les cinquante et un mètres quatre-vingts. Les fondateurs de la société, découragés, prononcent sa dissolution en septembre 1842. La découverte de la houille en 1845 à Leulinghen incite M. Frémicourt à créer la nouvelle "Société de Ferques" en 1848. Exploitant le petit gisement découvert, après quelques sondages réalisés sans succès, elle suspend son activité en 1853. Elle est liquidée en 1866. En 1872, M. Lebreton-Dulier ouvre la fosse de la Hayette "au sentier du Haut-Banc, à gauche de la route de Marquise à Ferques". Là non plus le succès n’est pas au rendez-vous.

La "Compagnie des Mines de Ferques" est fondée le 21 septembre 1898 par M. A. Tellier, propriétaire des Usines Métallurgiques de Marquise.. Elle entreprend, entre 1899 et 1905, le creusement de deux puits au sud de la ligne droite joignant Blecquenecques à Hydrequent. Bien que situés sur la commune de Rinxent, ils sont appelés "Ferques numéro un" et "Ferques numéro deux". Cependant le creusement demande tant de ressources pour une production insignifiante que la Compagnie y laisse son capital.

Les sondages n’en demeurent pas moins nombreux. En 1905, la "Compagnie des Charbonnages du Nord et du Pas-de-Calais" rachète la concession de Ferques et entreprend le forçage d’un puits à Elinghen. Les arrivées d’eau gênent considérablement la prospection. Après six-cent-quatre-vingt-onze mètres sans résultat, les recherches s’arrêtent. En septembre 1910, on sonde à peu de distance du moulin de Frédéric Sauvage. Quand on atteint le 16 juin 1911 la profondeur de quatre-cent-soixante-trois mètres quatre-vingts, six veines de charbon ont été traversées. Le 19 décembre de la même année un puits d’extraction est creusé. L’importante quantité d’eau est canalisée et rejetée dans le Crembreux grâce à un moteur électrique utilisé pour la première fois à l’ancienne fosse numéro deux de Ferques. En 1912, les sociétés de Ferques et d’Hardinghen fusionnent. Les problèmes générés par l’eau sont une fois encore insurmontables et la liquidation de la société intervient en 1913.

La Première Guerre Mondiale provoque une grave pénurie de charbon : les grands bassins du Nord-Pas-de-Calais sont sous la férule de l’ennemi. Le bassin boulonnais est très sollicité notamment à Locquinghen. Les sondages s’intensifient à Elinghen et Leulinghen. En 1916, la concession devient propriété de la "Société Métallurgique de l’Ariège". Les espoirs renaissent quand l’existence de trois veines très significatives est attestée. Veine "Cuerelles" (10), veine "Maréchale" et veine "Bouquette"sont évaluées à dix millions de tonnes. La proportion de houille exploitable est de un vingt-huitième du volume de la formation houillère. A titre de comparaison celle du bassin de Valenciennes n’est que de un soixantième.

Effort de guerre oblige, les puits de Locquinghen sont exploités jusqu’en juillet 1919. Mais l’eau y pose de tels problèmes que l’arrêt est prononcé. Désormais tous les espoirs sont reportés sur les puits d’Elinghen, un âge d’or comparable au "grand frère lensois" semble alors possible. Le siège de la nouvelle société est placé à Elinghen, en 1919 on fonce le puits "Elinghen numéro un", "Elinghen numéro deux" le sera en 1922.

Filiale de la "Société métallurgique de l’Ariège", la "Société des Charbonnages du Boulonnais" est créée en septembre 1920. Elle prend en charge les concessions d’Hardinghen (1690 hectares) et de Ferques (580 hectares). La production totale est de 43 520 tonnes en moyenne par an entre 1927 et 1929. Principalement réalisée à Hardinghen, elle dégage des bénéfices de l’ordre de dix francs par tonne. Ils vont permettre d’équiper la fosse d’Elinghen. M. Sainte Claire Deville est administrateur de la société propriétaire. Il promet en 1924 un investissement de cinq millions de francs qui doit permettre une extraction annuelle de 200 000 tonnes. Sont prévus l’achat d’une pompe d’épuisement électrique de trois-cents mètres cubes par heure et celui d’une machine d’extraction de capacité égale à sept-cents tonnes par huit heures de travail. En outre soixante maisons doubles pour les ouvriers et des bâtiments de service, lampisterie, bains-douches, magasins et bureaux sont programmés. Les raisons de cet optimisme ? La production française est déficitaire et on importe de gros tonnages de charbon anglais. Avant guerre, le bénéfice n’était que de trois francs la tonne. Pour autant, des travaux estimés à trois millions de francs sont nécessaires : approfondissement du puits numéro deux de quatre-vingt-trois à quatre-cent-quatorze mètres et modifications d’armement du puits numéro un afin de mettre en service deux cages

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Malgré un feu souterrain en 1924, l’exploitation débute véritablement en 1926. M. Sainte Claire Deville constate que la mine est bien tenue, sans impression de négligence ni de laisser-aller. L’armement du puits n°1 est neuf, robuste et bien établi. Le charbon y est remarquablement propre et pur, les morceaux ont une teneur en cendres de quatre à cinq pour cent. Alors que certaines mines ont un déchet de vingt à vingt-cinq pour cent, le tout-venant induit ici treize à quatorze pour cent de cendres. C’est un charbon flambant à trente pour cent de matières volatiles, il convient au chauffage industriel, aux usines à gaz, au chauffage domestique mais impropre à la fabrication du coke métallurgique.

De graves défauts apparaissent pourtant très rapidement. Cette houille est très friable, "huit jours suffisent pour en diminuer la qualité et pour que les gros travaux soient réduits en moyens morceaux" (11). En se décomposant, la houille s’échauffe par degrés, ce qui interdit le stockage en grande quantité et à long terme. Enfin, le risque important d’incendie ne permet pas de boiser complètement les galeries.

La production est de 60 000 tonnes en 1928, à cela il faut ajouter 15 000 tonnes de rouffes (12), utilisés à la chaufferie. Chaque jour, cent-soixante-dix tonnes de charbon et quarante tonnes de rouffes sont remontées du puits numéro un niveau quatre-cent-trois. Sur un "traînage" de trois-cents mètres passant sous la route d’accès au centre du village et au-dessus de la ligne de chemin de fer, quatre wagonnets à la fois sont tirés par un câble jusqu’à un quai d’embarquement. A cet endroit fonctionne une petite "usine à boulets" équipée d’une presse "Sahut et Conreur" pouvant traiter cinq tonnes à l’heure. Chaque wagonnet amène une tonne de charbon. De là, les expéditions se font sur des wagons autorisés à circuler sur la voie d’embranchement de la Société des Carrières de la Vallée Heureuse, elle-même raccordée au Haut-Banc à la ligne principale de chemin de fer. Le puits numéro deux, d’un diamètre utile de quatre mètres vingt-cinq sert au retour d’air. Il a une profondeur de trois-cent-soixante-dix mètres.

Malgré de bons résultats d’exploitation, la situation financière est catastrophique. Le prix de revient à la tonne est de cent-quatre francs soixante-dix-sept , celui de la vente atteint à peine quatre-vint-quatorze francs quatre-vint-dix (et encore en vendant les rouffes), deux venues d’eau ont provoqué la perte de 132 000F.

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Des travaux sont nécessaires en permanence : ils maintiennent en surface quarante-quatre pour cent de l’effectif du fond. à titre d’exemple, la proportion est de quinze pour cent à Bruay. Afin de résorber un déficit de 3 673 129F, il faudrait augmenter la production pour la positionner entre 75 000 et 120 000 tonnes. Pour ce faire de lourds investissements sont nécessaires. Il faut utiliser le puits numéro deux pour la descente des matériaux, l’armer pour l’extraction, remplacer la machine du puits n°1 et remonter le charbon en poste de nuit. Tout ceci coûterait de quatre à six millions et demi de francs. Les investissements prévus en 1924 n’ont été que partiellement réalisés : les puits sont inondés en 1928, un feu souterrain ravage les galeries en 1929. C’en est trop pour la "Société des Charbonnages du Boulonnais" qui est liquidée. Elle est mise en vente à la criée au tribunal civil de Boulogne le 10 janvier 1930. En la personne de M. Bureau, la "Compagnie de Vendin-Lez-Béthune" enlève l’enchère pour 161 000F. A cette époque la partie la plus productive de la mine est bloquée suite à l’incendie. La production journalière n’est plus que de 80 tonnes, la perte d’exploitation est de 190 000F par mois. La nouvelle société se montre volontariste : de gros travaux sont mis en chantier, il faut passer progressivement à une production annuelle de 200 000 tonnes. Pour le fond, deux-mille-trois-cents mètres de bowettes(13) sont creusés ; pour le jour, le puits numéro deux est modernisé et mis en opération en vue de l’augmentation prévue.

En août 1930, la production a augmenté de trente tonnes par jour, mais les pertes sont encore très importantes, en partie dûes au prix de vente de la tonne de charbon. Après seulement trois mois de fonctionnement, le projet de la Compagnie est radicalement inversé. l’objectif devient la réduction du personnel pour une extraction restreinte à quarante-cinq tonnes par jour. L’équilibre des comptes est prévu pour 1933, une part importante du capital de la Compagnie est déposée à la banque Adam de Boulogne. La faillite de cette banque provoque en 1930 une cessation d’activité. Ayant recouvré, en avril 1931, soixante pour cent de sa créance, la Compagnie relance l’activité. Mais la crise économique provoque en fin d’année un nouveau coup d’arrêt. En octobre 1932, une augmentation du capital pour six millions de francs est lancée. L’émission n’est pas couverte et le 31 décembre, la société est dissoute.

C’est une nouvelle vente aux enchères publiques qui a lieu le samedi 29 avril 1933 en l’étude de Maître Adam notaire à Marquise. L’affaire revient à la Compagnie des "Charbonnages du Mont St Pierre" au capital de dix millions de francs. Elle utilise l’essentiel de son avoir à l’installation d’une usine à coke qui fonctionne peu de temps. De grosses difficultés intervenues dans le broyage du semi-coke épuisent les ressources. La faillite est proche. En 1935, l’entretien est maintenu par une petite équipe jusqu’à fermeture définitive en juillet 1936.

Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, en 1942 l’organisation Todt fait pression sur le gouvernement français pour remettre en exploitation le bassin houiller du Boulonnais. Facilité de reprise et prévision de tonnages font choisir aux allemands les puits d’Elinghen. En août 1942, la "Compagnie Nationale des Carburants", filiale du groupe Boucherot reprend la concession au détriment des Houillères du Bassin du Nord et du Pas-de-Calais qui avaient été pressenties. Des négociations sont réalisées avec la société des Carrières de la Vallée Heureuse, l’un des principaux actionnaires. Après six ans d’abandon, les puits sont complètement noyés, les travaux de réfection à réaliser en surface sont très importants. Dix-neuf ouvriers sont chargés de la remise en état. La direction de la mine est confiée à M. Désiré Duprez, ingénieur de l’école des Mines de Douai, sa fille assure le secrétariat et M. Eugène Rave est chargé de l’encadrement. Cette période est bien connue grâce à la correspondance quasi quotidienne de M. Duprez avec le siège de la Compagnie.

Les travaux avancent lentement. Aux difficultés d’approvisionnement s’ajoute probablement la volonté des ouvriers de retarder la reprise d’une activité au service de l’occupant (14). En visite le 03 juin 1944, les allemands s’étonnent de la lenteur des travaux. Pourtant la restauration des maisons ouvrières, l’ameublement du bureau, le rejointage des murs et la mise en peinture ainsi que le nettoyage des charpentes sont réalisés en 1943. Pour l’appareil de production c’est très différent, il faut une semaine pour réajuster un coussinet… Les péripéties affectant l’unique camion résument assez bien la situation. Quand il est réquisitionné en avril 1944, le démarreur est absent, il faut donc commander chaque jour huit hommes pour six heures trente minutes ; deux conducteurs sont en outre nécessaires pour le sortir de l’atelier. Il manque également un carter. En juin, les roues avant doivent être remplacées : les roues jumelées arrière sont démontées. Le bricolage tient à peine un mois et en juillet le bandage des roues "rend l’âme". En octobre, un mois et demi après la libération, M. Duprez tente toujours d’obtenir de nouveaux pneus.

Les bombardements alliés s’intensifient à partir d’avril 1944. Sont ciblés les "outils" de production au service de l’occupant, les carrières, les mines et le site de Mimoyecques. Sur le carreau de la mine l’abri anti-aérien est réservé aux allemands, les ouvriers se protègent comme ils peuvent. Des berlines remplies de remblais sont poussées contre les murs, le carreau des chaudières est érigé en abri, le dallage est renforcé par la ferraille. Les travaux sont très ralentis, l’approvisionnement est coupé, les dégâts occasionnent du travail supplémentaire (carreaux cassés, effondrement des plafonds), de plus le taux d’absentéisme est élevé parmi les ouvriers. Aide aux familles sinistrées et danger représenté par les nombreuses alertes incitent les hommes à rester chez eux.

Constatant l’extrême lenteur de la remise en état, la Compagnie ordonne à M. Duprez de licencier une partie du personnel. Il essaie dans un premier temps de replacer les ouvriers aux carrières ou aux usines métallurgiques. Ces entreprises ne sont pas non plus en mesure de les embaucher, huit ouvriers sur un effectif de dix sept sont licenciés. Un autre l’avait été auparavant pour absences injustifiées, un autre encore est emprisonné par les allemands. L’ingénieur constate à regret que la seule possibilité de reclassement se trouve parmi les firmes allemandes de la région.

À 13h30 le 27 juin 1944, Elinghen subit un violent bombardement. Une bombe atteint la salle des machines. Personne n’est touché mais les dommages sont très importants. Les deux moteurs électriques de la pompe de dénoyage sont hors service, le moteur de deux-cent-vingt-cinq chevaux destiné à la pompe de quatre-cent-cinq est brisé. Il a été projeté sur les deux chaudières Babcock qui viennent d’être réparées. En salle des machines, le pont roulant de dix tonnes a été projeté à l’extérieur, les tuyauteries sont arrachées. Par contre, le compresseur n’a presque rien.

Tous les bâtiments sont atteints, le coffre-fort est éjecté au dehors, symbole peut-être d’une trésorerie en mauvais état ! Le 21 août 1944, M. Duprez réclame un virement pour assurer la paye de septembre. Le licenciement de l’ensemble du personnel est envisagé.

En raison de l’avancée des forces de libération, les occupants quittent la commune le 01 septembre 1944. Il faut d’intenses négociations entre M. Duprez et le garde de la mine d’un côté, les dynamiteurs allemands de l’autre, pour éviter le pire. Le chevalet du puits n°2, le magasin et le poste de transformation devaient être détruits. Le château de M. Hénaux et les postes de transformation des carrières n’auront pas une issue "aussi favorable".

Sans aucune résistance, la mine est libérée le 06 septembre. L’artillerie anglaise occupe le carreau jusqu’à la fin du mois. Deux obus tombent encore sur le site sans grand dommage.

Il faut à nouveau remettre l’exploitation en service. Il reste très peu de personnel. Le dénoyage est subordonné au rétablissement de l’alimentation électrique et à la reprise du transport par voie ferrée. En effet il faut se faire livrer du charbon pour le fonctionnement des chaudières et celles-ci nécessitent des pièces de remplacement !

Après dix ans d’arrêt, une activité minière à Elinghen semble à nouveau possible. L’économie du pays est exsangue, l’industrie a des besoins énormes en charbon. L’extraction étant devenue propriété de l’état, la nationalisation des mines est décidée par ordonnance le 13 décembre 1944. Dès le 1er janvier 1945, la mine d’Elinghen passe sous le contrôle des Houillères Nationales. Jusqu’au 17 mai 1946, deux sociétés gèrent le site et la tâche de M. Duprez n’est pas simple ! A cette date le transfert de propriété est complet. Le groupe "Charbonnages de France" est créé et est incorporé aux "Houillères du Nord-Pas-de-Calais / Groupe Auchel".

Une fois encore de grands travaux sont nécessaires, on connaît bien la rengaine à Elinghen ! Jusqu’à l’étage quatre-cent-trois, les deux puits sont à dénoyer, il faut exhaurer 120 000m3 d’eau (15). La prospection de la veine Bouquettes vers l’ouest doit être réalisée jusqu’à cet étage. Une liaison d’aérage entre les deux puits et un circuit de ventilation sont à créer. L’investissement est de l’ordre de trente et un millions de francs, l’état débloque trente-sept millions en 1946-1947. Des experts évaluent le tonnage exploitable, M. Salvant affirme qu’il s’y trouve 1 500 000 tonnes, M. Ducastel estime, lui, le gisement à 3 150 000 tonnes. Une inspection a lieu en février 1946 : les installations de surface sont bien entretenues, trois-cent-trente et une lampes de type "Arras" sont en état de fonctionnement. Par contre, le "traînage" qui relie le carreau aux silos de stockage et aux voies d’expédition est démonté. Le pont au-dessus de la voie ferrée Calais-Boulogne est à reconstruire, il faut rééquiper les silos. Le matériel de roulage est en mauvais état, les quatre-cent-vingt berlines sont de types différents, chacune d’elle peut contenir cinq-cent-cinquante litres. En juillet 1947, le dénoyage est terminé et l’extraction peut redémarrer.

En 1948, on remonte seulement deux-mille tonnes. Ce piètre résultat et les coûts engendrés incite la direction des Houillères du Bassin du Nord et du Pas-de-calais à abandonner l’exploitation du site en juillet 1949. A cette époque le "Grand bassin minier" produit, lui, vingt-huit millions de tonnes. La fosse cesse son activité le 15 novembre 1949 et le 30 novembre 1949 marque la fermeture définitive des puits d’Elinghen. Les chevalets sont abattus, le puits numéro deux est serrementé (16) et le numéro un est remblayé.

Pendant trente ans, l’activité minière a imprégné la vie du village. Au cours des douze années d’exploitation, 600 000 tonnes de charbon ont été remontées. La cheminée, le dernier symbole, a été abattue plus de quarante ans après la fermeture. Le carreau est désormais une friche industrielle, au centre du village quelques buttes de schiste houiller rappellent l’activité passée.

Cinquante six années se sont écoulées et aucun projet de réhabilitation ne semble établi. Même si notre vision actuelle de l’économie en interdit toute évocation, les deux millions de tonnes (17) présumées restantes dans le sous-sol du bassin minier boulonnais attendent-elles le retour de l’homme ?

 

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Cet aperçu historique serait bien incomplet sans l’évocation des femmes, enfants et hommes qui ont largement contribué à l’activité minière.

Bien qu’infiniment plus petit que ses "grands frères", le bassin houiller boulonnais n’en connaît pas moins pour un temps la vie particulière du monde de la mine. Au début du XIXe siècle, c’est un labeur harassant, dangereux et pénible. On y commence à travailler tôt, dix à douze ans en moyenne. Il y a même des enfants de sept ans. Un treuil à manivelle permet la remontée du charbon dans les mannes d’osier, une pelle et un tonneau servent de mesure. C’est encore un tonneau, le"cuffat" qui est utilisé pour la descente du matériel et du personnel. Dans les galeries on s’éclaire au moyen de chandelles de suif munies d’une mèche de fil car le coton produit trop de fumée.

Pendant quatre-vingts-ans la technique évolue peu : hommes et femmes sont rompus aux travaux pénibles, garçons et filles assurent au fond des postes de dix heures. A partir de 1848, on utilise des chevaux au fond de la mine. Les mineurs y voient une concurrence ! Mis à la diète pendant vingt-quatre heures, le cheval est solidement sanglé dans un harnais, il est ensuite descendu. Sauf interruption d’activité, il ne remonte jamais et devient aveugle. "Un treuil mû par un cheval extrait autant d’eau que de charbon, d’autres treuils sont manœuvrés à bras d’hommes, l’abondante main d’œuvre occasionne des prix de revient élevés (18). Les conditions de travail sont très difficiles. En 1855-1856, les premières grèves ont lieu à Ferques. Sujet de scandale pour les prêtres, le travail des enfants fait l’objet d’une requête à l’évêché. La réponse est la suivante : "Monsieur le curé voudra bien recommander aux parents de ne jamais consentir à ce que les enfants descendent dans les fosses avant leur première communion et prier Monsieur l’Ingénieur de lui prêter son appui en cette circonstance" (19).

Quand les puits entrent en exploitation à Elinghen, les conditions de travail ont considérablement évolué. Depuis 1878, le travail des femmes au fond de la mine est interdit. Les galibots (20) ont entre quatorze et dix-huit ans et depuis décembre 1885 les ouvriers élisent leurs délégués syndicaux. Situés dans une région encore peu industrialisée, dans un cadre agréable, les puits d’Elinghen offrent aux ouvriers un mode de vie sensiblement meilleur que celui de leurs collègues du "grand bassin". L’habitat est disséminé dans une campagne aimable et verdoyante. Le travail est dur, réparti en trois postes de huit heures. Les salaires sont identiques à ceux du bassin de Béthune.

"La grandeur d’un métier est peut-être avant tout d’unir les hommes" (Saint Exupéry). Les mineurs sont unis autour d’un impératif collectif, la sécurité. C’est le délégué qui veille à l’application des règles et enquête sur les causes d’accident. Les mineurs sont payés au rendement, certains n’hésitent pas à demeurer au fond une demi-heure de plus. D’autres en service le matin cherchent à redescendre le soir même afin d’effectuer deux journées en une seule. Là encore le délégué intervient. Entre les deux guerres, il y a plusieurs accidents mortels. Un ouvrier chute dans un puits de 400 mètres, un autre est tué par la dégringolade d’une cage qui s’enfonce sous plusieurs mètres d’eau stagnant au fond d’un puits.

Le danger est présent en permanence. Le grisou n’est pas à craindre à Elinghen, par contre le puteux est redouté. Ce gaz carbonique plus lourd que l’air provoque la mort rapide des imprudents. La présence de souris est rassurante à cet effet. Les blanches sont descendues dans un but de détection, les autres arrivent dans le foin destiné aux chevaux. Parfois un mineur est payé pour descendre du lait aux chats chargés de réguler la population des souris. Les briquets (21) des mineurs distraits sont entièrement dévorés. Un autre danger est représenté par la poussière du charbon car elle peut provoquer une explosion, "le coup de poussière". Elle est en outre responsable de la terrible silicose qui engorge les poumons. L’eau est le meilleur allié de l’homme dans la lutte contre les poussières, ici on n’en manque pas !

Les soubresauts économiques des Compagnies impliquent une fluctuation de la main d’œuvre. La fin du XIXe siècle a vu l’arrivée de main d’œuvre belge et alsacienne. Il en est de même pendant le premier conflit mondial où l’état-civil de la commune mentionne des mineurs venus de Lens et Valenciennes. Il faut peut-être y voir l’origine de la colombophilie, des combats de coqs et autre tir à l’arc sur la commune. Ces activités sont implantées de longue date dans le "grand bassin minier". En 1928, la fosse d’Elinghen emploie cent-quatre-vingt personnes au fond, soixante-dix-huit au "jour" et huit aux annexes. Comparés aux autres bassins les salaires sont supérieurs (le pourcentage des jeunes moins payés y est bien moindre). Au fond le mineur gagne trente-huit francs cinquante-sept, en surface douze francs quatre-vingt-dix-sept ce qui incite bon nombre de carriers à quitter leur emploi pour chercher embauche à la mine. Des femmes travaillent au "criblage", c’est-à-dire à la séparation des morceaux de charbon des pierres.

Pourtant au fond le travail reste pénible. Pendant huit heures un groupe de quatorze mineurs en "peloton" pousse inlassablement les berlines pleines dans la cage de remontée. Si on n’est pas pousseur, on est abatteur au pic. Sur le front de taille, il faut extraire le charbon et lutter contre l’eau et le feu. Entre quatre-cents et cinq-cents berlines sont chargées chaque jour44. Les mineurs nouvellement recrutés habitent des baraquements situés à proximité du carreau, en attente de logement. En 1920, une deuxième classe est réclamée pour l’école d’Elinghen. Le projet de construction d’habitations est très partiellement réalisé, il est réactualisé en 1930. Des terrains proches de la mine sont acquis pour la construction d’une centaine de maisons32. Il faut alors recruter cent-dix ouvriers pour l’exploitation et cent-cinquante ouvriers pour la modernisation. La compagnie achète un autobus pour ramasser le personnel à Guînes et ses environs. Le 06 août 1930, trois-cent-cinquante-quatre personnes sont inscrites sur le registre du personnel, il manque encore cent-cinquante mineurs. A peine trois mois plus tard, la stratégie de la Compagnie a changé radicalement, quatre-vingt-dix-huit personnes doivent être licenciées. Il est dit "on éliminera les gens venant des environs", soixante guînois se retrouvent alors sans emploi. Il revient aux porions (22)  Fouquet, Vanhollebeck, Peuvion, Dussauchoy, Wilbart, Daudenthun, Delfavero, Moulin et Duquesnoy la lourde tâche de dresser les listes nominatives des ouvriers en vue des licenciements.

Après dissolution de la société et la reprise par la Cie des Charbonnages du Mont St Pierre, trois cents mineurs sont à nouveau employés à la mine. L’embellie est de courte durée, la veille du 14 juillet 1936, tout le personnel est licencié. La plupart des ouvriers émigrent vers les grands bassins du Pas-de-Calais. Leurs ressources sont si basses que la municipalité est amenée à voter en leur faveur une allocation exceptionnelle de déménagement (23). Il y aura peu de participation à la grève de 1936 (24), il semble que les mineurs soient déjà fixés sur l’avenir de leur Compagnie. Pendant la période d’activité et jusqu’en 1936, le porion inspire une crainte terrible au mineur. Seule la production compte, charbon "empierré" ou berline peu remplie valent à l’ouvrier amende et bordée d’injures. Le contremaître est choisi par la direction pour ses compétences professionnelles, sa soumission à la hiérarchie et son ascendant sur les hommes. Au fond, le vocabulaire employé est réputé par sa… verdeur.

La vénération du mineur pour sa lampe est proverbiale, c’est la seule étoile de sa nuit (25). Après avoir remis son médaillon d’identification à la lampisterie, il reçoit sa lampe et passe à la "salle des pendus"(26)avant de descendre au fond. La lampisterie est un sanctuaire où évoluent aussi les femmes, chargées de l’entretien et de la distribution. En cas d’accident, un regard sur les emplacements vides permet de savoir qui est au fond. Bien qu’il n’y ait pas d’habitat spécifique tels que des corons sur la commune, une forte identité corporatiste est présente. Chaque membre du personnel reçoit son indemnité de chauffage en nature. Après la seconde guerre, le charbon vient de Lens. C’est une charge importante pour la Compagnie, on lit que "chaque fois qu’elle a dépensé cent francs en salaires, la société propriétaire a versé quatre-vingt-quatre francs soixante de charges sociales, une part importante étant le chauffage du personnel".

Terri ou terril ? Depuis la catastrophe de Courrières en 1906, les deux orthographes sont utilisées (27). A Elinghen, ce symbole de la profession est peu visible. La durée d’activité a été réduite et fractionnée. De plus les résidus schisteux sont réutilisés localement dans d’autres industries ou par des agriculteurs afin d’alléger des terrains trop argileux.

Sainte Barbe est une patronne vénérée. Elle a la réputation de protéger contre le feu, la poudre et les explosions. Elle est donc tout naturellement la patronne des mineurs, pompiers ou artilleurs. Afin de faire la fête, les mineurs sont autorisés exceptionnellement à faire "quinzaine Ste Barbe".Ils travaillent davantage pour disposer d’un salaire plus important. Une messe solennelle est dite dans l’église d’Elinghen le 04 décembre. L’harmonie des Carrières de la Vallée Heureuse y participe jusqu’en 1936.

Le plein emploi à la mine, c’est aussi l’âge d’or des cafés et estaminets qui l’entourent. On n’en dénombre pas moins de six : le café Bellevue et le café Bacquet côté Elinghen, et en enfilade sur la route qui mène à Ferques, le café de la Violette de M. Delvigne, le café Pichon, le café Joseph Duchaussoy et le café Cardon.

 

L’économie redémarre péniblement après le traumatisme de la deuxième guerre mondiale. On embauche à nouveau à Elinghen en 1946. Sur les vint-sept logements d’ouvriers, vingt sont endommagés, deux sont en cours de réparation sur le carreau de la mine. Deux autres sont en bon état, l’un étant habité par le magasinier. L’espoir dure à peine trois ans, c’est un adieu définitif en 1949 qu’adressent les mineurs avant leur départ à Auchel. Les habitants auront longtemps la nostalgie du bruit du vent dans les poutrelles de chevalement.

Ultime clin d’œil de l’histoire, l’alimentation en eau de la commune vient en partie des forages réalisés dans l’ancien puits de mine "Les plaines" d’Hardinghen. Ainsi ce qui a fortement contribué au déclin de l’activité, s’avère aujourd’hui un élément vital de la vie du village.

 

 SOURCES 

Mémoires de la Société Académique, tome 8.

2J. Leclercq : Contribution minière à l’étude de la toponymie.

Minerais de fer et usines métallurgiques / congrès Afpa 1900.

4  J. Marseille : Dictionnaire du Nord et du Pas-de-Calais.

5 G. Gleises : Quand le Boulonnais faisait partie de l’ouest du bassin minier.

Centre des archives du monde du travail / 1994/045.

A. Orly : Topographie souterraine du bassin d’Hardinghen.

A. Orly : Travaux d’exploitation et de recherche dans le bassin houiller du Boulonnais.

Sections cadastrales An°269/A223.

10 On trouve également les orthographes "Querelles, Kuerelles ou Kerelles".

11 Description géographique et statistique du département du Pas-de-calais.

12 Rouffe : Charbon schisteux donnant 25 à 38% de cendres et seulement 25% de matières volatiles.

13 Bowette : galerie souterraine creusée pour relier les puits entre eux et rechercher les veines.

14 A. Vion : Coup d’œil sur les mines du Boulonnais.

15 exhaurer : épuiser les eaux d’infiltration.

16 Serrementer : fermer à l’aide d’un barrage étanche.

17 Commission d’histoire et d’archéologie du Pas-de-Calais (communication de M. Guy Bonningues).

18 Archives "La Voix du Nord".

19 Kléber Deberles : 150 ans avec les mineurs.

20 Galibot : enfant manœuvre qui travaille au fond de la mine.

21 Briquet : casse-croûte du mineur.

22 Porion : contremaître des travaux du fond de la mine.

23 Archives municipales.

24 17 juin 1936 : rapport du commissaire de police de Boulogne (80 personnes sont prévues "grévistes" le 18 juin).

25 Centre historique minier de Lewarde.

26 Vestiaire où sont accrochés sur un support unique les vêtements, ce support est suspendu au plafond au moyen d’une chaîne.

27 A un journaliste parisien qui posait la question, il a été répondu "comme fusil", auparavant on disait "terri".

 

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